Est-il rendu trop tard pour se souhaiter bonne année ? Et bien bonne année quand même, et joyeuses fêtes en retard ! Et qui dit temps des fêtes dit temps de reprendre le retard sur la pile des lectures de l’année ! J’en ai donc profité pour terminer une sacrée brique : Contre histoire d’internet – Du XVe siècle à nos jours de Félix Tréguer. Dense, engagée, éclairante : cette lecture retrace, des Lumières à nos jours, les moyens employés par l’État pour contrôler l’espace public. La thèse de Tréguer est claire : les logiques de surveillance, de censure et de contrôle qui semblent caractériser notre époque hyperconnectée ne datent pas d’hier. Bien au contraire. Ces mécanismes de régulation se sont cristallisés au XVe siècle avec l’imprimerie, mais leurs racines plongent jusqu’à la Rome antique. Comme le titre l’indique, le livre s’attarde particulièrement sur la (contre) histoire d’Internet, cette technologie maintenant intrinsèquement liée à notre existence et dont découle bon nombre d’innovations servant à renforcer, justement, la surveillance, la censure et le contrôle de l’espace public.
Dans l’essai, j’ai été fasciné d’en apprendre davantage sur l’évolution de la cryptographie, ce pilier du droit à la vie privée dans le cyberspace. Un exemple révélateur : en 2006, le National Institute of Standards and Technology (NIST), en collaboration avec la National Security Agency (NSA), recommande un algorithme cryptographique immédiatement dénoncé pour sa faiblesse. Des cryptographes indépendants font valoir qu’il est peu performant, structurellement vulnérable, et qu’il pourrait contenir une porte dérobée exploitable. Des années plus tard, des documents révélés par Edward Snowden confirment ce que plusieurs soupçonnaient : la NSA avait cherché à affaiblir délibérément cet algorithme. Il y a donc plus de 20 ans que les États mettent en place des mécanismes pour contrôler ce nouvel espace public numérique.
Mais ce qui m’a le plus marquée, ce sont les différents mouvements contestataires qui jalonnent l’histoire de l’informatique dès sa genèse. Par exemple, en France dans les années 80, le Comité liquidant ou détournant les ordinateurs (Clodo), groupe anarcho-néo-luddite, a mis le feu à des entreprises informatiques pour attirer l’attention sur les dangers de l’informatique. Dans un manifeste de 1983, ils dénoncent l’ordinateur comme l’outil par excellence des dominants, servant « à ficher, à contrôler, à réprimer ».
Envisager l’impossible
Attention aux divulgâcheurs, la conclusion de Tréguer ne laisse aucune place à l’ambiguïté : il propose d’arrêter la machine. De renverser la vapeur. De changer la direction du futur probable avant qu’il ne soit trop tard. Cette conclusion fait écho à celles d’Asma Mhalla, qui dénonce dans son dernier ouvrage Cyberpunk – Le nouveau système totalitaire, la construction actuelle d’une véritable dystopie par l’alliance impitoyable du Big Tech et du Big State.
Pour en apprendre plus sur ce dernier livre, voir l’entrevue avec l’autrice partagée dans l’édition 55 de Télescope. Ce livre est encore sur ma pile de retard, si vous l’avez lu, venez m’en parler !
Arrêter la machine. À première vue, cette idée peut sembler loufoque, risible, impossible même. Des innovations comme l’Internet ou les objets connectés se sont imbriquées si intimement dans chacune des sphères de notre vie qu’il devient extrêmement difficile de se projeter dans un futur où ce n’est plus le cas.
Et si le problème n’était pas la machine, mais notre façon de penser le futur ?
Mijotant la conclusion de Tréguer entre deux soupers de Noël, j’ai enchaîné avec une autre lecture : Transformer le futur – L’anticipation au XXIe siècle, publié par l’UNESCO sous la direction de Riel Miller. Dans cet ouvrage encore plus dense, Miller propose un cadre analytique solide pour l’étude de la littératie des futurs comme discipline et compétence ; en plus de rendre état d’une trentaine de laboratoires réalisés à travers le monde. Sans rendre justice à la complexité des notions avancées dans cet ouvrage, une distinction a particulièrement piqué mon intérêt : celle entre l’anticipation pour le futur et l’anticipation pour l’émergence.
L’anticipation pour le futur, c’est ce qu’on fait tous les jours : prévoir, planifier, se préparer. On regarde devant pour contrôler ce qui s’en vient, réduire l’incertitude, tracer la route ; comme lorsque l’on apporte un parapluie avec nous parce que la météo annonce de la pluie. C’est l’approche par défaut de nos organisations, de nos gouvernements, de nos stratégies corporatives. Mais elle porte en elle un piège : elle colonise le futur en le transformant en simple prolongement du présent, fermant ainsi la porte aux possibles qui ne rentrent pas dans nos prévisions.
L’anticipation pour l’émergence, au contraire, utilise le futur autrement. Elle ne demande pas « que va-t-il se passer ? » mais « que pourrait-il se passer si… ? » pour élargir notre compréhension du présent. On imagine des futurs pluriels, même improbables, non pas pour nécessairement s’y préparer, mais pour détecter ce qui émerge déjà sous nos yeux : ces possibilités, ces alternatives que notre vision tunnel du futur probable nous empêche de voir.
Psst, ces notions vous intéressent ? Le balado des demains publiera le 28 janvier prochain son prochain épisode avec comme invité le théoricien Riel Miller. Suivez-nous sur Linkedin pour ne rien manquer et découvrir cette discussion passionnante dès la semaine prochaine !
Anticiper la suite
Il me semble assez clair que le récit dominant sur les technologies relève de l’anticipation pour le futur. Il structure notre imaginaire en positionnant ces technologies soit comme inéluctables (le progrès technologique est une marche en avant inévitable), soit comme antagonistes (il faut les détruire avant qu’elles ne nous détruisent). Pour l’année à venir, je nous souhaite collectivement de nous émanciper de cette fausse dichotomie, qui nous convainc que la machine roule toute seule, qu’elle suit une trajectoire prédéterminée hors de notre contrôle.
Je nous souhaite de se laisser le luxe de réfléchir à l’Internet des objets (IoT), l’apprentissage profond (deep learning) ou encore l’intelligence artificielle générale (AGI) sous la lorgnette de l’anticipation pour l’émergence. Réfléchir plus largement ces innovations, non pas dans la continuation de leur forme actuelle mais de manière radicalement différente. D’imaginer des futurs où ces technologies sont rendues impossibles par la rareté de l’énergie, ou encore où elles sont toutes de propriété collective ! Ces exercices d’imagination permettront peut-être à un autre récit du futur d’émerger. Et ces autres récits nous permettront peut-être, je l’espère, d’avoir un autre regard sur notre présent.
Arrêter la machine, peut-être. Mais d’abord, arrêter de croire qu’elle roule toute seule.
