Le mythe de la neutralité de la technologie avec Jacques Ellul
Le Devoir offre chaque mois « à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant ». En novembre on nous présentait la pensée de Jacques Ellul. Ce dernier refuse la distinction commode entre bons et mauvais usages des technologies numériques. Pour lui, la technique – terme qu’il préfère à technologie – forme un système qui englobe objets, processus et idéologies, transformant le progrès technique en fin plutôt qu’en moyen. Ce système produit ainsi sa propre justification : nous sommes conditionnés par un univers technique qui ne nécessite plus d’être défendu, simplement adopté. L’injonction constante à l’adaptation technologique empêche tout questionnement sur la pertinence réelle de ces développements.
Selon l’auteur, le concept central d’Ellul réside dans l’ambivalence technique : chaque technologie contient des potentialités positives et négatives indissociables. Ce qui importe alors n’est pas l’usage individuel mais l’effet systémique sur l’ensemble de la société. Chercher à contrebalancer les effets négatifs par de meilleurs usages personnels relève de l’illusion – une tâche immense où nous tentons sans cesse de nous protéger des conséquences de nos propres créations. La pensée d’Ellul permet d’exposer les limites du « tout-au-techno » et de sortir de cette fatalité qui nous présente comme seule option l’optimisation perpétuelle de technologies dont nous ne questionnons plus la nécessité. ◗ Concept adjacent : dans l’article on parle d’effets imprévisibles dûs à la complexité, en prospective on parle d’impacts de second ou même de troisième ordre.
Les récits comme grilles de lecture stratégique
Dans cet article pour L’atelier des futurs, Christelle Urvoy nous explique comment les récits collectifs façonnent les choix politiques, économiques et stratégiques, et les anciens paradigmes du XXᵉ siècle (croissance infinie, progrès linéaire, mondialisation incontestée) s’effritent face aux crises écologiques, énergétiques et géopolitiques. Selon elle, la veille stratégique doit évoluer vers une « veille narrative » capable d’identifier et d’analyser ces nouveaux imaginaires – sobriété, résilience, intelligence collective – pour anticiper les cadrages futurs et signaux faibles. États et entreprises ont intérêt à construire une « souveraineté cognitive » : décrypter les récits dominants, contrer les stratégies d’influence et produire des narratifs crédibles et différenciants. Pour rester pertinents, il faut donc relier veille factuelle et veille du sens, et travailler son propre récit avec cohérence et crédibilité afin d’éviter d’être submergés par les récits d’autrui. ◗ Cette approche fait écho à Ellul ci-dessus : les récits fonctionnent comme le système technique – lui-même un récit – produisant leur propre légitimité et conditionnant nos possibilités.
Voitures autonomes et santé publique
Dans cet article d’opinion du New York Times, un chirurgien traumatologue analyse les données de sécurité de Waymo couvrant près de 160 millions de kilomètres sans conducteur. Les résultats montrent une réduction de 91 % des accidents graves et de 80 % des accidents causant des blessures comparativement aux conducteur·ices humain·es sur les mêmes routes. L’auteur présente cette avancée comme une percée en santé publique plutôt qu’une simple prouesse technologique, compte tenu des 39 000 décès annuels sur les routes américaines et des coûts économiques et humains dépassant 1 000 milliards de dollars. Il plaide pour une adoption rapide et planifiée des véhicules autonomes, tout en reconnaissant les défis liés aux emploi·es affecté·es et à l’organisation urbaine. Ce cas illustre un impact de second ordre et le récit dominant sur les voitures autonomes se concentre sur la sécurité routière immédiate, mais néglige l’impact systémique sur la santé publique. Ces conséquences indirectes, pourtant importantes, restent largement absentes du débat public et des politiques de déploiement. ◗ L’auteur ne le mentionne pas mais un déploiement massif de voitures sous le contrôle d’une corporation américaine et non d’un système de transport collectif comporterait ses propres problèmes.
◗ L’IA arrive dans le milieu culturel québécois : où en sont les compétences ? Solide étude menée par Compétence Culture et ses partenaires au sujet des besoins de développement des compétences en intelligence artificielle dans le secteur culturel. Les auteurs proposent, entre autres, de renforcer la littératie numérique et la veille collective ; créer des plateformes de ressources partagées ; et de développer des formations continues adaptées. (Lien direct vers le PDF.)
◗ On sait enfin comment la première génération de « climate natives » se projette dans le futur. « Le Réseau Université de la Pluralité a publié début novembre les résultat d’une enquête collaborative menée dans 29 pays sur la manière dont la première génération de “natifs du climat,” c’est-à-dire les jeunes nés dans un monde déjà abîmé par le réchauffement climatique, se projettent dans le futur. » Entretien avec Daniel Kaplan, cofondateur du réseau.
◗ Les robots rouillés. Tiré du carnet Imaginaires de l’intelligence artificielle, que notre collaborateur Patrick Tanguay a dirigé, cette note explore une vision de l’IA loin des récits dominants : « Cette approche refuse les binaires de “l’IA rebelle” ou du “robot outil”. Les androïdes d’Okorafor sont des agent·es de culture et des gardien·nes de mémoire. […] Alors que les narratifs dominants s’inquiètent de l’IA qui « dépasse » ou « remplace » l’humanité, Okorafor imagine des machines qui héritent de l’humanité et la transforment, non pas en la conquérant, mais en en prenant soin. » Les autres notes valent le détour et recommandent un ensemble d’œuvres, juste à temps pour les vacances des fêtes!
