Bâle, Suisse. Photo par Serhat Beyazkaya.

Télescope 73

« C’est de l’IA, je ne l’ai pas lu » 

Hubert Guillaud part du mème AI;DR (« c’est de l’IA, je ne l’ai pas lu ») pour interroger ce que cette dépréciation révèle de notre rapport à l’écrit. Le refus de lire des contenus générés suppose qu’on saurait les reconnaître à leur tiédeur ou à leurs effets – alors qu’en pratique, on s’y trompe souvent. Mais l’enjeu dépasse la simple question du style : si l’IA permet de produire des textes que personne n’a vraiment réfléchis, à qui s’adressent-ils, et pourquoi devrait-on continuer à leur accorder notre temps? Le contrat social de la lecture, rappelle-t-il en citant Alberto Romero, repose sur un échange implicite entre l’attention du lecteur et la réflexion de l’auteur; quand une des parties automatise sa contribution, l’autre cesse simplement de jouer le jeu.

Guillaud s’appuie ensuite sur l’analyse de Deb Roy (MIT) pour approfondir la dimension morale de ce changement : parler, historiquement, c’est s’engager, s’exposer au jugement et assumer une responsabilité. Les systèmes conversationnels, eux, produisent des excuses, des promesses et des affirmations sans jamais en porter les conséquences, ce qui dilue progressivement nos attentes envers la parole elle-même, y compris celle des humains. Il relie ce constat à un risque plus large : celui d’un glissement vers des formes de délégation démocratique où des « avatars » IA délibéreraient à notre place, simulant la participation sans en assumer le risque. Le mème AI;DR, conclut-il, serait ainsi moins un simple rejet esthétique qu’une forme de résistance, encore balbutiante, à cette dilution de la responsabilité.

Umyazu 

Cette question de réciprocité – donner quelque chose en retour de ce qu’on reçoit – se retrouve aussi du côté de la lecture. Mandy Brown distingue l’économie de l’attention de ce qu’elle appelle l’économie de la lecture. Dans la première, notre attention n’est pas récoltée mais écrasée : on paie sans cesse, à chaque défilement, sans jamais recevoir de contrepartie réelle, une logique de crédit où la dette ne se solde jamais. Elle s’appuie sur The Telling d’Ursula K. Le Guin, où une société a effacé sa culture littéraire au profit de l’industrialisation, sauf dans quelques villages où subsiste le « Telling » : des soirées où l’on paie comptant, en pièces, pour entendre des récits, dans un échange direct où l’argent versé équivaut exactement à ce qui est reçu. Brown applique cette fiction à notre présent : la lecture reste selon elle ce lieu d’échange loyal, encore actif dans les librairies de quartier, les collectifs autogérés, les infolettres, les bibliothèques – et chaque dollar retiré d’une plateforme de diffusion en continu pour aller vers un livre équivaut à un double refus, celui de nourrir l’économie de l’attention et celui de raviver notre capacité à lire, donc à comprendre le monde et à le transformer.

Les architectes au chevet d’une planète en transition

Le 27ᵉ congrès de l’Union internationale des architectes, à Barcelone fin juin, a remplacé le format habituel des présentations individuelles par des débats sur les crises qui traversent la discipline. Le fil conducteur : une remise en question du fantasme de maîtrise qui structure historiquement l’architecture – maîtrise des matériaux, du territoire, des usages. Plusieurs intervenant·es ont proposé d’y substituer une posture d’ouverture à l’indétermination, capable de composer avec des éléments qu’on ne contrôle pas entièrement, qu’il s’agisse de matériaux de réemploi impossibles à certifier selon les normes du neuf, ou d’une sensibilité élargie aux formes de vie non humaines.

Cette remise en question s’accompagne d’une évolution du rôle même de l’architecte : plutôt que de résoudre des problèmes sociaux, l’architecture y est présentée comme un art de l’alliance, capable de se mettre au service de luttes qui la dépassent – climatiques, territoriales, politiques. La transition n’est pas une approche ou une « mission » unique ; chaque discipline, chaque public devra y trouver sa propre version. L’article ne cache pas la tension entre ce discours critique et les conditions matérielles du congrès lui-même, ni les limites d’un rassemblement de professionnel·les qui, sans élu·es ni décideur·euses, ne peut à lui seul renverser une logique spéculative qui continue de valoriser la démolition plutôt que la transformation du bâti existant. (Aussi disponible sur archive.ph.)


Une nouvelle molécule verte pour emmagasiner durablement l’électricité. Une équipe de recherche de l’Université de Montréal a développé une molécule organique appelée AzoBiPy, capable de stocker l’énergie renouvelable avec une stabilité record sur plusieurs mois. Leur prototype a démontré une remarquable longévité en conservant 99 % de sa capacité après 192 cycles de charge et décharge sur 70 jours. Cette technologie à base d’eau, non inflammable, pourrait bientôt être utilisée pour le stockage stationnaire d’électricité issue de sources intermittentes comme les parcs solaires et éoliens, avec des perspectives d’applications résidentielles.

Les sites sud-coréens dédiés à la dopamine permettent de simuler une expérience d’achat sans dépenser d’argent. Sur ces plateformes, on retrouve tout le rituel habituel – recherche de produits, lecture d’avis, ajout au panier, suivi de livraison en temps réel – sauf que rien n’arrive jamais. Des applications comme FoodNeverComes, nées à l’origine par ennui ou par blague, se propagent chez les jeunes sud-coréen·nes, qui y trouvent une façon de désamorcer l’envie compulsive d’acheter. Notons toutefois que le comportement demeure intact : on continue d’aller chercher, dans ce rituel numérique, une décharge de dopamine sans jamais s’attarder à ce qui pousse à la rechercher.

C’est quoi le « Chinese Dreamcore » qui fait fantasmer la Gen Z sur les réseaux sociaux ? Sur les réseaux sociaux chinois, cette esthétique nostalgique – centres commerciaux des années 2000, vieilles interfaces QQ (ancêtre chinois de Messenger), souvenirs des JO de Pékin 2008 – fonctionne comme un « antidouleur numérique » pour une génération qui découvre que la vie adulte ne ressemble pas à ce qu’elle imaginait enfant. Le phénomène déborde des réseaux pour investir l’art et le milieu de l’exposition, mais il inquiète aussi les médias d’État chinois, qui craignent qu’une nostalgie trop appuyée pousse les jeunes à se détourner de l’avenir plutôt qu’à y faire face.