La fin du travail ?
Sébastien Hubert propose une fascinante réflexion spéculative sur ce que l’IA agentique déplace réellement dans le monde du travail. S’appuyant sur Bernard Stiegler, il identifie un mouvement déjà ancien : la séparation croissante entre celui qui produit et celui qui comprend ce qui est produit. La crise financière de 2008 en offre une illustration; Alan Greenspan lui-même avait avoué ne plus comprendre le système qu’il dirigeait. Les LLM pourraient accélérer ce mouvement à l’échelle de professions entières, notamment tous les métiers dont la valeur tenait à leur rôle d’interface entre un système et un décideur·euse. Mais la finance n’a jamais autant embauché que depuis l’arrivée des algorithmes : plus le système est devenu opaque, plus il a fallu de gens pour le surveiller.
C’est là qu’intervient le concept de credible challenge – cette exigence qu’un humain ait réellement la compétence et le pouvoir de dire non. Hubert l’extrapole : dans un monde où les agents IA auraient atteint leur maturité, les diplômes ne certifieraient plus « qu’on sait faire X », mais plutôt « qu’on est habilité·e à signer les décisions de type Y jusqu’au niveau de risque Z ». La responsabilité deviendrait une plateforme, avec un historique de conformité comme monnaie de réputation – et peut-être la blockchain comme registre distribué de responsabilités.
Une distinction empruntée à Hannah Arendt éclaire cette thèse : ce que l’IA absorbe, c’est le travail au sens du labeur répétitif, même cognitif ; ce qu’elle ne peut pas prendre, c’est l’œuvre, qui suppose une intention et quelqu’un pour en porter la responsabilité. « La connaissance est devenue une commodité. La responsabilité n’en sera jamais une.»
◗ L’exercice était partagé avec Marie Dollé qui a publié sa propre vision.
La Chine va-t-elle sauver le climat ?
Karel Mayrand, PDG de la Fondation familiale Trottier et ancien directeur pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David Suzuki, dresse un portrait saisissant du virage énergétique chinois : en une décennie, la Chine est passée de principal moteur de croissance des émissions mondiales à premier producteur et exportateur de technologies propres. Le pays génère 85 % des panneaux solaires, 60 % des turbines éoliennes et 76 % des véhicules électriques vendus dans le monde, et ses émissions auraient déjà commencé à plafonner – cinq ans avant les prévisions. Ce pivot n’est pas guidé par l’idéalisme climatique, mais par une logique d’indépendance énergétique et de compétitivité industrielle.
L’effet d’entraînement est tout aussi remarquable. En inondant les marchés mondiaux de technologies dont les coûts ont chuté de 58 % à 84 % selon la filière, la Chine rend la transition accessible à des pays qui n’auraient jamais pu se la payer autrement. Le cas du Pakistan, passé de 0 % à 30 % d’énergie solaire en six ans, illustre à quel point cette dynamique peut s’emballer. Pour les 80 % de la population mondiale vivant dans des pays importateurs d’énergies fossiles, les technologies chinoises représentent une porte de sortie économiquement rationnelle, ce qui pourrait accélérer le moment où les émissions mondiales entameront leur déclin.
Barrages, digues ou frigo à l’étage
Face aux crues à répétition, les communes françaises ont développé des stratégies d’adaptation qui vont bien au-delà des digues traditionnelles. À Trèbes, dans l’Aude, la municipalité a choisi la désurbanisation : une cinquantaine de bâtiments ont été démolis, les berges débitumées et redessinées, et la rivière a pu déborder sur la nouvelle zone humide lors d’une crue en janvier dernier sans menacer les habitant·es. Cette approche se répand en France, bien qu’elle soulève des enjeux d’équité sociale – ce sont souvent des quartiers populaires qui sont déplacés pour créer ces zones tampons. D’autres collectivités misent plutôt sur l’adaptation du bâti existant, une option moins coûteuse mais qui ne réduit pas les niveaux de crue.
Certains villages girondins comme Barie ont quant à eux développé une véritable « culture du risque » : les habitant·es vivent avec l’eau plutôt que contre elle, appuyés par des réserves communales de sécurité civile, des systèmes d’alerte locaux et une transmission intergénérationnelle des savoir-faire. Le choix entre ces stratégies dépend largement des contraintes territoriales et financières, et les expert·es s’accordent sur un point : aucune solution ne suffit seule, et la fréquence accrue des crues liée aux changements climatiques rend urgente la diversification de ces approches.
◗ Ce n’est pas qu’en France que l’adaptation est de mise, « Montréal doit devenir une ville éponge » et mise, entre autres, sur des parcs conçus à cet effet.
◗ Alors que les géants technologiques multiplient les acquisitions foncières pour construire les centres de données nécessaires à l’IA, certains agriculteur·ices américain·es refusent de vendre – même face à des offres qui dépassent l’entendement. Dans le comté de Mason, au Kentucky, des familles ont rejeté des propositions de plusieurs dizaines de millions de dollars pour des terres cultivées depuis des générations, certaines se faisant dire qu’elles pouvaient nommer leur prix. Le refus ne tient pas à une stratégie de négociation : il tient à l’identité. Pour ces familles, la terre n’est pas un actif, c’est une continuité – avec les ancêtres, avec un mode de vie, avec une responsabilité transmise de génération en génération.
◗ Détectez les articles qui veulent vous énerver. En réponse au « Rage Bait », RageCheck est un outil gratuit et open source qui analyse les articles en ligne pour détecter les techniques de manipulation émotionnelle – langage inflammatoire, cadrage catastrophiste, clivage « nous contre eux » – et leur attribue un score de 0 à 100. L’outil ne fait pas de vérification des faits : un article peut être parfaitement exact tout en étant conçu pour susciter l’indignation. Limite notable : son dictionnaire de détection n’existe pour l’instant qu’en anglais, ce qui le rend peu fiable sur les contenus francophones.
◗ Laval présente une offre officielle pour le terrain du Golf Ste-Rose. Le site de 52 hectares en bordure de la rivière des Mille-Îles serait acquis afin d’en faire un grand parc naturel public. Financée en partie par la CMM et le gouvernement du Québec dans le cadre de la Trame verte et bleue du Grand Montréal, l’acquisition s’inscrit dans un effort plus large de protéger 30 % du territoire métropolitain. Démographie changeante, conservation d’espaces verts, îlots de chaleurs évités. Comme pour les projets d’adaptation ci-haut, il s’agit d’actions proactives dans le contexte des changements climatiques.
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Image d’entête : Parc éponge « Place des fleurs-de-macadam », Montréal.
