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Télescope 65

Au début des années 10 (2010), un phénomène viral appelé Horse_ebooks à beaucoup circulé. Une des phrases « mythiques » du cheval était Everything happens so much. « Tout arrive tellement », ou, écrit de façon un peu plus classique, « il se passe tellement de choses ». Sans nommer celui qu’on ne doit pas nommer, ni la technologie décrite par un acronyme qui commence par I et se termine par A, vous avez peut-être ressenti ce phénomène au cours des dernières semaines. Pour atténuer un peu le « tellement », nous vous présentons cette semaine trois articles en vedette sur le sujet des utopies et c’est même un numéro sans l’acronyme. Bonne relaxation !


L’utopie réelle de la postcroissance

Dans cet entretien, l’économiste Timothée Parrique expose sa conception de la décroissance comme projet à trois dimensions : une critique du productivisme, une stratégie de transition planifiée, et une utopie concrète. Il rejette sans détour l’idée de « croissance verte » : le découplage entre activité économique et destruction écologique n’a jamais été démontré empiriquement, et les éco-innovations progressent trop lentement pour être compatibles avec les échéances climatiques. Quant au PIB, il le décrit comme un simple indicateur de vitesse – il mesure à quelle cadence tourne l’économie, mais rien sur la direction qu’elle prend.

Ce qui distingue Parrique des critiques purement économiques, c’est son insistance sur la dimension quotidienne et politique de la transition. La décroissance vise à libérer les individus de la logique où le pouvoir d’agir découle du pouvoir d’achat – une contrainte qui pousse à faire des écoles de commerce plutôt que des écoles d’art, des startups plutôt que des associations ou des coopératives, des heures supplémentaires plutôt que des siestes. Il propose une série de mesures concrètes, des budgets « bien être » comme en Nouvelle-Zélande aux monnaies locales alternatives, en passant par la gratuité des transports et les ressourceries de quartier. L’utopie postcroissante n’est pas un retour à une économie primitive, mais un réagencement des priorités : moins de production inutile, plus de partage, une démocratie économique réelle.

Imaginer des mondes postcapitalistes

L’historien Jérôme Baschet et le sociologue Laurent Jeanpierre ont coordonné Mondes postcapitalistes, un ouvrage collectif réunissant 76 auteur·ices pour cartographier ce que pourrait être une société affranchie du capitalisme. Leur point de départ est méthodologique autant que politique : les certitudes qui fondaient les utopies socialistes du XXe siècle – l’idée d’un progrès historique inévitable – ne tiennent plus. Il faut donc tâtonner, multiplier les approches et surtout rejeter l’idée d’un modèle unique. Si le capitalisme s’effondre, ce ne sera pas un monde postcapitaliste qui lui succédera, mais plusieurs, divers et potentiellement contradictoires.

L’ouvrage refuse aussi le réductionnisme économique qui a longtemps dominé la critique anticapitaliste. Le capitalisme imprègne toutes les sphères de la vie – l’amour, la famille, la santé, la mort – et c’est dans chacune d’elles qu’il faudra construire des alternatives. Ce passage ne s’opérera pas spontanément : il suppose de combiner réformes institutionnelles, transformations radicales et changements qui s’accumulent lentement dans les marges du système. Les auteur·ices pointent deux exemples concrets de ce dernier type, les zapatistes au Chiapas, qui ont institué leurs propres formes d’autogouvernement depuis le soulèvement de 1994, et le mouvement des paysans sans terre au Brésil, comme autant de preuves que des espaces d’autoorganisation collective existent déjà, ici et maintenant.

Le capitalisme n’est pas un phénomène naturel ; c’est un choix

Dans The Serviceberry, la botaniste et écrivaine Robin Wall Kimmerer part d’une observation simple : les plantes ne gardent pas leurs fruits, elles les donnent. À partir de là, elle théorise une « économie du don » fondée sur la réciprocité plutôt que l’accumulation, à l’image des relations entre espèces dans un écosystème forestier. Ce n’est pas une alternative au capitalisme à l’échelle systémique – Kimmerer résiste explicitement à l’idée de « passer à l’échelle » – mais une logique qui fonctionne précisément parce qu’elle reste ancrée dans le quartier, la communauté, le local. « Le capitalisme n’est pas un phénomène naturel, c’est un choix », dit-elle. Ce qui implique qu’un autre choix est possible, à commencer par celui de l’attention : portée sur le vivant autour de nous plutôt que sur l’écran qui cultive le sentiment de manque.


Achat de voitures chez les jeunes. Au Canada, plus du tiers des 18-24 ans ne possèdent pas de voiture. Selon l’article, ce n’est pas par conviction écologique : c’est principalement une question de coûts. Les jeunes se tournent vers Communauto, Uber et le transport actif électrifié, des alternatives plus accessibles que la propriété d’un véhicule. Du côté de l’industrie, l’adaptation est lente : les concessionnaires repoussent les jeunes acheteurs avec des tactiques de vente jugées épuisantes, et les constructeurs misent sur des VUS rentables plutôt que sur des petits véhicules abordables. Les grands joueurs anticipent toutefois un basculement vers 2040, où ils n’auraient plus seulement à vendre des voitures, mais à exploiter des flottes de véhicules autonomes à la demande – un scénario que Waymo et Tesla commencent à peine à esquisser dans quelques grandes villes.

Amy Webb annonce la fin de ses fameux rapports annuels de tendances, présentés chaque année à SXSW depuis 18 ans. Webb précise (comme nous) que l’analyse de tendances est nécessaire mais ne suffit plus. Elle propose donc d’analyser les convergences entre moteurs de changement, tendances et incertitudes car ce sont ces collisions qui imposent de nouveaux cadres de pensée et de prise de décision.

Comment Hambourg lutte contre la solitude grâce aux Culture Buddies. Cette initiative met en relation des adolescents et des personnes âgées pour assister à des événements culturels. Qu’il s’agisse de concerts symphoniques, de pièces de théâtre ou d’expositions artistiques. Pour les seniors, dont beaucoup vivent avec des revenus modestes et risqueraient autrement de rester seuls chez eux, ces sorties en compagnie constituent un moyen de renouer avec la vie sociale.


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